Apprendre la musique rapidement, est-ce vraiment possible ?

La musique est réputée pour être l’un des savoirs les plus difficiles à acquérir. En effet, pour la plupart des gens (dont beaucoup de musiciens) il s’agit d’une sorte d’alchimie entre humains, voire entre mystiques. Dès lors, on peut comprendre que lorsqu’on a passé à minima 8 à 10 ans à travailler plusieurs heures par jours sur un instrument (mais pas seulement), on puisse considérer que son savoir-faire est exceptionnel et que « son code » est indéchiffrable de manière simple. Or récemment, Tim Ferriss, ultra-célèbre blogueur et auteur de 3 best-sellers du NY Times (sur 3 livres), spécialiste du Life-Hacking a sorti le premier épisode de son émission de télévision et bingo, premier sujet, la musique !

Et alors que les yeux des novices s’illuminent, que dit-il dès la seconde minute ? « Je n’ai pas réussi à cracker le code » (de la musique)…

Alors la musique est-elle vraiment impossible à cracker ?

La musique, un terme fourre-tout

Il s’agit d’un élément vraiment déterminant pour répondre à notre question de l’apprentissage de la musique : la musique n’est pas une matière définie comme l’algèbre le serait. La musique est la somme de plusieurs « matières » différentes auxquelles s’ajoutent des accès à des sciences objectives telles que la physique ou les mathématiques. Si on y ajoute un aspect artistique indéniable, la musique serait donc plus le résultat d’une équation extrêmement complexe dont l’une des variable serait le musicien lui-même.

Ainsi, pour en revenir à Tim Ferriss, le choix de la batterie n’a pas été fait par hasard. En effet, il a limité toute la partie harmonique et mélodique de la musique et a opté pour un instrument qui est centré sur une des « matières » de la musique : la maitrise du temps, le rythme. Habituellement, la musique est délimitée à 3 matières : le solfège (dont fait partie le rythme), l’harmonie, la pratique de l’instrument. Ensemble, elles couvrent l’essentiel des savoirs nécessaires pour pouvoir faire de la musique.

Pour simplifier, le solfège correspondrait aux mathématiques de la musique, l’harmonie à l’expression écrite, et la pratique de l’instrument au sport.

I can go with the flow…

La musique est autant cérébrale que psychologique, autant psychologique que physique. La partie physique de la musique, l’apprentissage par l’instrument, est la plus facile à aborder : elle permet d’atteindre un état de Flow assez facilement.

Concept psychologique défini par Csikszentmihalyi, le flow possède les caractéristiques suivante :

  1. Objectifs clairs : les attentes et les règles régissant l’activité sont perçues correctement et les objectifs fixés sont atteignables avec les compétences de l’acteur
  2. Équilibre entre la difficulté de l’activité et les compétences de l’acteur (l’activité n’est ni trop facile ni trop difficile, elle constitue un défi motivant)
  3. L’activité est en soi source de satisfaction (elle n’est donc pas perçue comme une corvée)
  4. Haut degré de concentration sur un champ limité de conscience (hyperfocus)
  5. Une perte du sentiment de conscience de soi, disparition de la distance entre le sujet et l’objet
  6. Distorsion de la perception du temps
  7. Rétroaction directe et immédiate. Les réussites et difficultés au cours du processus sont immédiatement repérés et le comportement ajusté en fonction.
  8. Sensation de contrôle de soi et de l’environnement

Source : Wikipédia

Le flow stimule les personnes qui maitrisent leur art lorsqu’elles sont en public, son absence à l’inverse les paralyse. Donc il nécessite une bonne dose de maitrise de ce qui est montré à la vue de l’autre. C’est son absence qui terrifie les élèves qui doivent passer au tableau lorsqu’ils ne connaissent pas leur leçon ou chez certains sportifs qui « n’ont pas de mental » et qui perdent pied.

Ainsi l’apprentissage par l’instrument, propice à l’acquisition rapide du « flow » est mis en avant dans les écoles de musique. En toute logique d’ailleurs car je ne sais pas si pour vous c’était comme pour moi, mais le cours de sport me paraissait plus facile que les maths.

De là à dire que mon éducation aurait été complète sans les maths…

Il s’agit donc là d’une éducation relativement biaisée de la musique si l’on s’en tient là, même si elle permet d’en effleurer les contours et de prendre rapidement un grand plaisir à la pratiquer. La pratique de l’instrument c’est un peu le high qui va t’accrocher à la drogue musicale et te permettre de t’intéresser à la partie « cérébrale » de la musique.

Il est clairement plus difficile d’atteindre un état de « flow » face à une portée, ou face à une dictée de note/rythmique… Mais pourtant, le solfège est tellement utile pour la compréhension de ce qu’il se passe, mais aussi pour communiquer avec d’autres musiciens…

Un moyen universel de communiquer

La musique est donc également un acte social qui nécessite de communiquer sur le même mode. La mise en commun d’un ou plusieurs sens est essentiel à la pratique de la musique en groupe.

Ainsi, même si l’on a un handicap, du moment que l’on peut mobiliser un sens tel que l’ouïe, la vue, le toucher (l’odorat et le goût n’intervenant pas), on peut pratiquer la musique et échanger avec d’autres musiciens. Cela rend cette pratique universelle et on la retrouve donc dans toutes les civilisations.

Il est cependant plus facile d’échanger sur le mode dominant de l’être humain à savoir la vue (associée à la parole). C’est là qu’intervient le solfège : il matérialise visuellement ce qui est entendu. En ce sens, pour atteindre un certain niveau de compréhension de la musique, il est indispensable.

Si, pour moi, le sommet du musicien est composer en comprenant exactement ce qui est fait et pourquoi ce qui est fait correspond à ce qu’il souhaite exprimer, l’harmonie peut ne pas être indispensable à la création. On rentre là dans la compréhension de l’harmonie, l’association des sons entre eux et l’association des sons et des émotions.

Certains musiciens sont capables de composer de la musique simplement en l’écrivant en sachant exactement ce que chaque instrument va faire et pourquoi il va le faire. Autant dire que le chemin peut paraitre long car il implique en plus d’un grand savoir, une éducation de l’oreille et du cerveau pour reconnaitre sons et intervalles ainsi qu’une capacité à penser en de multiples dimensions pour associer l’ensemble.

La méthode de Tim Ferriss

Tim Ferriss est un auteur/investisseur américain, ancien de Princeton (Neuroscience qu’il a abandonné au profit des Études de l’Asie de l’Est). Il est recordman du Monde en tango et champion de Sanda (Boxe chinoise), mais également le fondateur de BrainQuicken, société de compléments alimentaires. Accessoirement, il est business angel de Stumble upon, Posterous, Evernote, Dailyburn, Shopify et parle couramment plusieurs langues dont le japonais. Il sert aussi de « cobaye » pour ses propre expériences sur le corps humain qui l’ont conduit à définir une méthode simple et efficace pour rester en forme. Pour pouvoir faire tout ça, en plus d’externaliser les tâches les plus laborieuses, il a du développer une méthodologie d’apprentissage rapide.

Tim Ferriss a donc défini l’apprentissage rapide grâce à deux moyen mnémotechnique : DiSSS et CaFE. Sa technique est redoutable. Elle consiste à :

DiSSS

1- (Deconstruct) Déconstruire l’activité visée en étudiant précisément ce qui fait la différence. Comprendre ce que font les meilleurs et les plus originaux, et traduire leurs savoirs dans des termes compréhensibles par tous.

2- (Select) Sélectionner les 20% de ces connaissances qui généreront 80% du résultat. (Par exemple, 300 mots représente 65% de l’ensemble de ce qui a été imprimé dans la littérature anglaise). C’est le principe de Pareto.

3- (Sequence) Séquencer/diviser/regrouper l’apprentissage de ces 20% de connaissances dans l’ordre le plus logique pour les acquérir dans un ordre où l’on pourra les mobiliser dès que l’apprentissage le nécessitera.

4- (Stakes) Jalonner le chemin avec des objectifs à atteindre (Loi de Parkinson) et des récompenses/punitions pour motiver l’atteinte de ces objectifs (des diplômes personnels en gros).[/box]

 

CaFE

1- (Compression) Compresser les 20% de connaissances sur une seule feuille pour rendre l’apprentissage moins impressionnant et plus digeste.

2- (Frequency) Établir la Fréquence d’apprentissage pour l’obtention d’un résultat optimal. La dose minimale d’efficience, ou comment limiter au maximum le temps pour l’obtention d’un résultat.

3- (Encoding) Encoder les données avec des moyens mnémotechniques pour faciliter la rétention des connaissances.[/box]

Le Knowledge Management : débat sur le « vrai » musicien…

L’approche de Tim Ferriss est plus proche du « Knowledge Management » que d’une approche philosophique des connaissances. Or si la plupart des connaissances appartiennent à l’un des types de connaissance défini par le Knowledge Management, la musique appartient à toutes :

  • les connaissances contextuelles, décrivant la culture métier du savoir-faire à l’aide des contextes reconnus ;
  • les connaissances opératoires, décrivant le processus métier du savoir-faire à l’aide des activités prises en compte ;
  • les connaissances comportementales, décrivant l’expertise métier du savoir-faire à l’aide des règles imposées ;
  • les connaissances terminologiques, décrivant le vocabulaire métier du savoir-faire à l’aide de termes décidés ;
  • les connaissances singulières, décrivant l’expérience métier du savoir-faire à l’aide de cas sélectionnés ;
  • les connaissances évolutives, décrivant l’évolution métier du savoir-faire à l’aide de retours d’expérience choisis.

Source : Wikipédia

Cette approche semble valider que la musique n’est pas une connaissance mais un ensemble de connaissances. Est-ce là que l’on peut faire intervenir la notion d’art ?

Un « vrai » musicien serait-il donc celui qui a acquis l’ensemble de ces connaissances ?

Mais alors pourquoi certains musiciens « parlent » plus au public ? Y-a-t-il un savoir-faire de la musique qui plait au public ?

En effet, le niveau réel de connaissances de certains musiciens ultra-connus-qui-vendent-des-disques est vraiment bas. Cependant, ils ont malgré tout cette capacité à produire mélodies, rythmiques et paroles entêtantes qui traversent le monde et les langues. Ils sont certes moins polyvalents que des musiciens ayant plus de connaissances, mais reste « valuables » voire même « bankables »…

Cependant, s’il s’agissait uniquement d’un savoir-faire, nombre de compositeurs dont vous ne connaissez pas le nom seraient des stars à la place des stars. Car peu de stars de variété internationale composent leurs chansons… Mais alors qu’est-ce qui définit l’attrait du public pour un artiste ?

Musicien ou artiste ?

Après avoir retourné le problème dans tous les sens, il s’avère que les méthodes de Tim Ferris sont assez infaillibles pour l’acquisition des connaissances mais surtout d’un savoir-faire. Elles restent incomplètes dans le cadre d’un art bien que de grande utilité. Elle ne tiennent pas compte d’un élément essentiel en musique : la clé de cryptage… L’humain derrière tout ça, ou plutôt ce qui fait l’être humain, ce qu’il sait déjà, ce qu’il ressent et qu’il doit entretenir en permanence pour pouvoir maintenir son état  et continuer à avancer dans le domaine concerné.

Une sorte d’ Hexis (dans le sens aristotélicien) : une manière d’être, une disposition, une rétention du savoir qui doit être active en permanence, une connaissance non passagère mais très mouvante, et qui ne se limiterait donc pas à l’atteinte d’un objectif clairement défini bien qu’il soit motivé par une cause qui est propre à l’individu.

C’est cet « Hexis » qui semble indispensable en musique et donne l’impression que les musiciens vivent, incarnent leur musique. C’est ce qui fait qu’un musicien est un artiste et pas seulement un artisan.

En effet, la musique de part sa nature multiple, n’a pas de limite finie. Elle s’entretient en permanence. Ainsi, la limite est fixée par le musicien, en fonction de ses ressentis, expériences, connaissances, envies et surtout de ce après quoi il court

La méthode de Tim Ferriss pourrait donc fonctionner dès lors que l’on décompose la musique en petites unités d’apprentissage. Cela rallongerait de fait l’apprentissage, ne garantirait pas une capacité à la pratique de l’instrument rapide, mais ne garantirait pas la qualité de l’artiste : on peut avoir une connaissance remarquable de la musique, être un instrumentiste surdoué et un « musicien » médiocre.

Un musicien sans cause ne serait-il qu’un artisan ?

Cet « Hexis » serait donc la somme de deux choses : l’entretien permanent nécessaire des connaissances, la mobilisation d’un fond émotionnel propre à chacun pour une cause.

Pour simplifier, l’apprentissage d’un art semble avoir 3 composantes :

1- La théorie ou acquisition des connaissances.

2- L’ application de la théorie en conditions ou acquisition du savoir-faire.

3- L’ Hexis.

Plus notre Hexis est présent dans un domaine, plus l’apprentissage peut sembler fastidieux et dépendant d’un « talent ».

L’Hexis crée une clé de cryptage propre à chaque personne.

L’Hexis est mouvant, et donc peut finir par se dissoudre mais aussi apparaitre…

Le reste peut être acquis assez facilement avec les méthodes DiSSS et CaFE.

Pour conclure sur mes élucubrations, il me semble qu’il est important de distinguer l’apprentissage de savoirs bruts et celui qui nécessite une expérience et une pratique non finie. Parfois les deux étant intimement liés. Il reste donc clair que la méthode de Tim Ferriss est tout à fait valable pour apprendre les savoirs liés à la musique mais qu’actuellement personne ne l’a appliqué à ce domaine dans sa globalité : une tâche extrêmement ardue tant par l’étendue de la synthèse nécessaire que par la force des résistances dans l’enseignement séculaire de la musique. C’est fort dommage car la complexité de l’apprentissage de la musique est un vecteur important dans l’évolution (souvent négative) de l’Hexis des élèves musiciens. Et, personnellement, j’ai horreur du gâchis ! Reste qu’apprendre la musique rapidement c’est donc possible sans pour autant que le côté exceptionnel de chaque musicien ne soit remis en question une seul seconde. L’élitisme en revanche…

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